Richard Cowper, conteur de nouvelles ères.

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Voici un petit billet, qui est avant-tout un billet d’humeur d’éditeur. Un éditeur fan de science-fiction depuis qu’il a onze ou douze ans, et de Richard Cowper depuis presque aussi longtemps !

La finalité de cet article n’est pas de vous proposer un long et larmoyant billet sur les jours enfuis de ma jeunesse où je découvris passionnément la SF ; non, le but de cet article est bien de montrer que l’on ne devient pas éditeur·ice d’un livre pour rien, que les raisons, les bonnes, existent dans le parcours de lecteur·ice que l’on peut avoir.

Si nous publions en mars prochain Le crépuscule de Briareus, dans une version révisée par Pierre-Paul Durastanti, ce n’est pas un hasard. Et cela fait partie, aujourd’hui, des valeurs que nous voulons défendre concernant les livres que nous aurons au catalogue. Effectivement, nous ne publions pas que des livres récents et Le crépuscule de Briareus ne l’est pas. Je pense cependant que dans une société qui toujours plus « obsolétise » le passé, l’efface, l’oublie à grands renforts de polices de pensée, parfois, il est bon de rappeler qu’une culture a des origines, qu’elle naît de racines et que sans celles-ci, rien de ce qu’on lit aujourd’hui ne pourrait être. Parfois, un livre d’aujourd’hui s’évalue par rapport à ceux qui ont été publiés hier.

Le fabuleux roman de Richard Cowper, Le crépuscule de Briareus, que j’ai découvert pendant mon adolescence et que, plus tard, j’ai relu de nombreuses fois, entre de plain pied dans ce schéma. Cette oeuvre doit beaucoup, bien évidement, elle aussi, aux racines-mêmes de l’utopie à l’anglaise souvent tournée vers la catastrophe, tant et si bien que le roman catastrophe est quasi devenu une empreinte ADN de la littérature anglaise. Que l’on songe à Richard Jefferies, H.G Wells, Robert Sherriff, J. Christopher, John Wyndham,  Aldous Huxley, George Orwell, Brian Aldiss, ou encore James Ballard, la liste est longue de ceux qui se sont mis en tête de détruire Londres et même l’Angleterre ou – pourquoi la jouer petit bras – tout le Royaume-Uni.

Peu d’entre eux ont cédé à un effet de mode, finalement, puisque cette tradition du roman catastrophe, chez nos voisins d’outre-manche, a toujours été présente, et avec régularité, dans leur littérature. Richard Cowper, de son vrai nom John Middleton Murry Jr, fils d’un grand critique anglais du début du XXe siècle, n’échappe pas à cette tradition. Il a bien vite abandonné le champ de la littérature générale – sans doute pour gagner un peu plus d’argent et pour s’écarter de l’influence de son père – pour explorer celui de la science-fiction. C’est un auteur qui émerge en SF alors que l’Angleterre vit une révolution esthétique dans le genre, sous l’impulsion de Michael Moorcock (l’auteur de Voici L’homme) mais aussi d’auteurs comme Ballard et Aldiss. Tous ces braves gens ont alors en commun de vouloir casser les codes et les esthétiques de la science-fiction, et surtout celle, pleine d’extraterrestres, de batailles spatiales et d’humains conquérants, provenant des États-Unis. C’est l’époque de ce que l’on nomme la « New Wave ».

Où donc placer, dès la fin des années 1960 et pendant les années 1970, ce Richard Cowper alors auteur de quelques très beaux romans et d’une poignée de nouvelles brillantes (Les Gardiens) ? La réponse serait, vraisemblablement : dans la tradition. Bien qu’il ait fréquenté un peu ce milieu de la science-fiction, et à ce titre les deux articles de Christopher Priest que nous publierons seront éclairants à ce sujet, il ne fut jamais un membre moteur de cette communauté, traçant son chemin comme celui de ses personnages, toujours en quête d’un monde différent et peut-être bien meilleur. Ainsi, il aura fait tellement dans la tradition que la grande majorité de ses romans, qu’Argyll rééditera, appartiennent au roman catastrophe ou, tant qu’à faire, disons-le : au post-apocalyptique.

Le champ pur et dur de la SF l’aura donc passablement négligé, voire un peu snobé, comme le dit d’ailleurs justement Christopher Priest sur son blog :  » Son œuvre s’est toujours démarquée du genre de la SF : il est anachronique, mais il émerveille par sa prose élégante, précise et généreuse« . Dans Les cavernes du sommeil, un de ses premiers livres, un homme se réveille d’un long sommeil. Or, entretemps la civilisation telle qu’il la connaissait s’est effondrée. Il devient donc le gardien de son monde, celui d’avant, mais aussi le gardien de secrets que ce nouveau monde, revenu à une ère technique nettement inférieure à la sienne, pourrait exploiter ou pas. Car tout est dans sa tête. Que fera-t-il ? Comment agira-t-il ? Que doit-il partager ? Que ne doit-il pas, par éthique, pour ne pas répéter les erreurs du passé, faire rejaillir ? Le procédé est simple et d’une certaine façon les procédés de Cowper sont toujours simples dans ses débuts de romans. Car ce qui l’intéresse réellement, c’est de savoir comment ces sociétés détruites vont pouvoir, et avec quels outils, quelles nouvelles directions, se relever ou trouver un renouveau à la fois politique et philosophique, quoique souvent à l’échelle d’une petite portion d’humains (C’est le cas dans Le crépuscule de Briareus, Les cavernes du sommeil, et même son cycle majeur L’oiseau blanc de la fraternité).

Le crépuscule de Briareus démarre sur un postulat banal, celui d’une étoile qui explose, dans un lointain système, mais influe tout de même sur notre climat. Notre climat détraqué, c’est toute la géopolitique qui s’en trouve bouleversée, jusqu’à la fin « d’une » humanité, qui plus est devenue stérile. Mais un désert, aussi stérile soit-il, ne cache-t-il pas parfois le brin d’herbe qui va tout relancer, d’une autre façon, certes ? Chaque roman de Cowper explore une manière de penser le monde en se servant d’une catastrophe, plus ou moins grande, pour réorienter la réflexion. Cowper, sous le couvert de fictions catastrophes plantées dans les rails de la tradition, est lui aussi, comme Wells ou Huxley, un véritable penseur. Sans doute moins clinquant et sans doute plus porté vers l’humain que bien d’autres. Nous avons donc hâte de vous faire découvrir cet auteur à la plume magnifique. Eh oui. Car nous vous gardions le meilleur pour la fin : Cowper fut et reste, c’est notre profonde conviction, un merveilleux conteur.

Séparons-nous sur une citation tirée de la fameuse nouvelle « L’étoile » (1955) d’Arthur C. Clarke, autre grand auteur britannique, qui peut-être influença Cowper dans cette idée d’un événement à échelle cosmique qui a des conséquences majeures sur nos modestes destinées terriennes :  » Quand une étoile devient une supernova, elle peut, pendant une très courte durée, atteindre à un éclat supérieur à celui de tous les soleils de la galaxie ensemble. Les astronomes chinois ont observé ce phénomène en 1054, sans pouvoir l’expliquer. Cinq siècles plus tard, en 1572, une supernova flamboya dans Cassiopée avec une telle intensité qu’elle fut visible dans le ciel diurne. On en a observé trois autres depuis, au cours de ces mille dernières années. »

Et voici donc venue l’ère de Briareus.

Xavier D., Argyll éditions.

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